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Quand j’ai lu le poème ci-dessous de Nicole Bouquet, j’ai voulu « adorer » ou « aimer », impossible. Il me semblait témoigner poétiquement des Fins dernières. Je venais de refermer la dernière page de mon prochain roman écrit il y a 48 ans, à la suie de Chaîne, que j’avais abandonné dans un cagibi de ma chambre de bonne. Dans ce roman, il y a un personnage de 3 ans, « tombé de Sirius ». Nicole demeurant sur une étoile, aura une petite copine pourtant née il y a plusieurs milliards d’années-lumière. Elles auront beaucoup de choses à se dire..

Saholm, Was-Salam Nicole.

« Je marche le long de la houle furieuse où s'écoulent les eaux majestueuses

Je ramasse tous les mots abandonnés

Sur la plage

Des mots qui jouent avec des coquillages

Des mots frissonnants sous le léger souffle de l'harmattan

Je ramasse désespoir

L'élague, le nettoie et l'offre

En espoir

À la femme qui de douleur

S’âbime sur le sable

Je marche sur le sable palpitant

Emportée dans l'ivresse du soir

Tendrement les vagues épousent mon pied

De plaisir je ferme mes yeux

Sous la poussée du vent

S’envolent mes pensées

Bercées par les chants des vagues

Je marche le long de la houle

Au loin

Les ravages

D’une mitraillette en furie

Rôde la mort

Quelque part dans le monde

La guerre fait fureur

Les mots se chevauchent

Dans le sable

Guerre

Blessure

Chagrin

Famine

Je ne ramasse pas ces mots

Demain

Revenir

Ramasser les mots

Qui disent la beauté sous le fumier

Qui ouvrent des

chemins de liberté

Des mots pour endormir le volcan

Des mots éclatants d’amour

Des mots à offrir à mon frère

À ma soeur en urgence »

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Le Secret du Grand Secret, Extraits

23ème Clairière La récidive des vautours

Eléli va à son 32eme mois. Dodue, les joues rondes, elle rayonne de l’aura de ses origines divines, quoique ses yeux soient de véritables petits cratères enténébrés d’où suintent des lueurs noires qui lui viennent de son hérédité chargée. Elle ne quitte jamais le Hogon qui l’a installée sur ses genoux ou ce qui en reste. Le Hogon passe ses moments de lucidité à la caresser de ses mains turgides, alors que l’enfant fouit dans ses bourbillons qu’elle gratouille avec la frénésie d’un petit rapace. Il y a quelque chose de terrifiant dans leurs jeux, car les mamours du Hogon ne sont pas seulement inspirés par la latrie due à l’enfant-dieu pour ce qu’elle incarne. Il ne voit plus, mais les reflets de ses yeux qui couvent l’enfant, ont quelque chose de langoureux, comme une menace rentrée, une espèce de fébrilité vampirique qui s’épuise dans des gestes tantôt brusques, tantôt câlins, étranges diableries qui le plongent dans d’obscures et inquiétantes mimiques de volupté et de stupre. Son petit corps spumeux frémit, ses yeux, sinistrés dans la pyorrhée, deviennent alors deux ilots sombres, naviguant dans les mirages d’une mer de sanie ; ça coule de partout sur l’enfant qui barbote joyeusement dans ce compost, véritable tumulus en décomposition, avec des gestes fauves et précis. Le Hogon, constamment titillé par ce pica précoce et divin, exhale alors d’interminables soupirs avant de sombrer dans l’extase. Et l’enfant, rompue à son tour, tombe sur le couffin du corps moite du Hogon.

Boiro qui ne travaille plus depuis longtemps, est là, debout, muet, en face de cet hermétique duo entre le Hogon et l’enfant. Il a épuisé sa provende et s’est comme dégonflé, ses chairs étant retombées en lambeaux sur son ombre.

Colosse rendu efflanqué, exhibant une carcasse de souvenirs de chairs longtemps passées, Boiro n’est presque plus qu’un fantôme, l’œil rivé à un peep-show irisé de soucis ensanglantés, vu depuis la conque VishnuVénus. A l’horizon du Pâtre du Nomo 7ème, tous les jours, Boiro avance, ombre géante, flottant telle une feuille morte, ne gagnant entre la pointe de l’aube et le déclin du soleil, que quelques pouces qui le rapprochent de l’insolite ripopée mimée.

Un jour, s’annoncent des convives inattendus, spectre qui assombrit brutalement le ciel. Soudain, ce nuage hors-saison se met à voler bas, toujours plus bas, fondant comme une voile déferlée par Amma Lui-même. « L’arche du Nomo 7ème », songe le Hogon du fond de ses ténèbres.

Boiro réussit à lever les yeux au ciel. C’est une attaque.

Il hurle. Le Hogon émerge de son coma léger. La catastrophe annoncée le met miraculeusement dans une de ces embellies de muntu devenue de plus en plus rares. Mais l’enfant, effrayée, s’arrache de son giron, se glisse le long du mamelon de granit pour aller se lover entre les deux soufflets géants de la forge. Boiro, rassemblant tout ce qui lui reste de muntu, s’ébranle vers le dôme, les bras tendus.

- Gloire aux messagers du Nomo 7eme, murmure le Hogon qui cherche vainement l’enfant. Et pour la première fois, il oublie de mimer ce qu’il doit dire à Boiro dont il est le seul à comprendre la langue.

- Ce n’est pas moi qu’il faut sauver ! Trouve l’enfant ! C’est de son muntu dont tu as besoin pour parachever l’œuvre !

Mais Boiro avance toujours, cependant que le soleil déserte le ciel, qui tombe inexorablement.

Les vautours franchissent le dernier col de la Vallée des Bienheureux, prêts à utiliser la même tactique à laquelle ils sont rompus, comme autrefois, il n’y a pas longtemps, à Bandankoro.

Ils commencent leurs vols en cercles, traçant dans le vide, des nœuds en colimaçon qui se rapprochent en spirales de plus en plus basses. Boiro parvient à sauter par-dessus le cratère et n’est qu’à un pouce du dôme. Il se penche, bras en avant..

- Par le Nomo 7e, trouve l’enfant, gémit encore le Hogon.

Mais Boiro bascule, emporté par une trombe d’air que brasse une nuée d’ailes. Il tombe à côté de l’embase du dôme et ne peut rien contre le carnage. Les vautours tournoient et plongent becs et serres en avant, fourragent dans le corps du Hogon qu’ils chantournent et emportent, lambeau après lambeau, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que des miettes sanguinolentes. Un autre vautour, resté en arrière-garde comme d’habitude, plane bas et balaie de son fuseau, les mouchetures rouges, avant de reprendre de l’envergure.

Le soleil sort un œil torve à travers la meurtrière que font deux cumulus, puis, jugeant le combat terminé sur terre, il émerge et se hisse sur son beffroi, hésitant entre son sourire opalin et l’effroi pourpre que darde son impitoyable incandescence.

L’enfant-nomo sort de sa cachette, quand les vautours sont loin. Elle remonte sur le dôme, écarquillant les yeux de tous côtés, lançant des hurlements aigus, ourlés de bouts de phrases confuses. Un petit sourire malin finit par se dessiner sur sa petite frimousse. Elle redescend du dôme, trottine jusqu’à la masse étalée du Fossoyeur qu’elle grimpe allègrement. Elle sautille sur son dos, toujours hurlant, mais lorsqu’elle marche sur son cou, un rugissement rauque la fait frémir, elle trébuche et   tombe de côté, mais elle se relève aussitôt pour aller se tapir de nouveau dans son abri, entre les soufflets. Boiro se réveille. Il regarde le ciel où le Pâtre des Nomos commence à rabattre son troupeau vers le couchant. Il reste un moment planté là, comme cherchant les traces de ceux qui viennent d’emporter le dernier lien entre lui et le monde des Nomos. Se rappelant quelque chose d’urgent, il escalade péniblement le dôme et, parvenu à son sommet, à quatre pattes, il fouine dans le fumet et les mouchetures sanglantes de l’ombilic. Il bave comme un verrat en rut, ravalant sa propre écume. Lorsqu’il eut lapé les souvenirs méphitiques du Hogon, il se tasse sur lui-même, envahi par une douce tentation. Il observe, tâte, triture les filins et les corolles qui pendouillent de tout son corps. Il réussit pourtant à s’arracher à l’engourdissement et à la tentation de sa propre dissolution.

Il redescend du dôme.

Boiro se retrouve alors nez à nez avec l’enfant qui lui sourit. Il la prend par la main et l’entraîne au pied du colosse resté en souffrance depuis déjà plusieurs lunes. Il laisse là l’enfant et remonte encore sur le dôme où il constate que la manette et la machinerie qui commandent les mouvements du Nomo 7ème sont arrachées et probablement emportées par les envahisseurs. Il redescend et revient vers la charpente du dieu des Forges. Là, il zigzague et comme baraté par un mystérieux souffle, il s’écroule. Il tente de se relever mais ne peut que ramper autour du dieu sans vie, attendant d’être dégrossi. Réussissant à se mettre à quatre pattes, il prend appui sur l’une des torsades du pied du dieu de ferraille et peut tant bien que mal, se hisser sur ses jambes flageolantes. Toujours en proie au vertige, il s’assoit et fait l’inventaire de son arsenal : rivets frisés, burins, forets, gouges, galope, drilles, etc., tous nécessaires à un travail minutieux d’orfèvrerie. Il cherche et retrouve deux billes à peine taillées dans de la calcédoine. Il expose les deux globes au soleil. Les faibles rayons mordorés du couchant traversent leur glaçure comme une vulgaire passoire. D’abondantes larmes ruissellent sur les joues creuses de Boiro qui s’agenouille, secoué par de violents frissons. Il serre les poings sur les doigts de pied de son travail de forgeron, lui implorant peut-être dans cette génuflexion, la formule secrète du parachèvement de l’œuvre manquée.

Lorsqu’il arrive enfin à se redresser, il est tout surpris de voir l’enfant près de lui qui l’observe d’un œil espiègle. Boiro lève des yeux mouillés vers elle, puis lascivement, il se redresse et l’attrape. Il se met à la caresser comme il le vit faire au Hogon. Que cherche-t-il donc ? Qu’est-ce qui le tenaille ? Es-t-il en quête de ce muntu indispensable pour insuffler au jumeau du Nomo 7ème l’ultime mana de la résurrection, ou plus prosaïquement, veut-il les quelques gouttes de lait de Nomo qui lui manquent atrocement depuis la dernière sacrifiée ? Ou alors cherche-t-il le secret du Grand Secret, déchiqueté en même temps que les restes du Hogon, réduit en pendeloque sanglante aux bouts des serres profanatrices de la charogne du haut ?

La pression des doigts calleux de Boiro sur la petite paume grassouillette se fait plus ferme, et son regard, abîmé dans les petits yeux de l’enfant, devient envoûtant mais n’a pas l’effet escompté, ne provoquant qu’un petit sourire insolent de la fillette.

Il lâche la petite paume avec une brusquerie, une rage à peine contenue, mouvements qui lui coutent d’atroces douleurs et lui arrachent des glapissements. L’enfant reste imperturbable. Deux filets de bave coulent de la lippe flasque de Boiro, s’étalent sur le ventre lisse et dodu de l’enfant. L’image de cette peau satinée se soulevant au rythme de sa respiration, ressemble à un sein sous les caresses d’une bise. La bise se réchauffe, se fait plus lourde, puis se rompt en râles.

Boiro serre les poings et réussit encore à ravaler ses frasques. Il se saisit nerveusement d’une drille qu’il brandit vers le petit visage. Il la balance fébrilement, puis, le mouvement se ralentit, devient lascif ; la drille glisse de ses doigts. Il effleure le ventre de l’enfant qui lui répond encore par un petit sourire. Encouragé, il se penche en avant et lèche le petit ventre, soufflant, suffoquant, haletant et lançant de petits rugissements. Il finit par couvrir tout le corps de l’enfant d’une écume vert-incertain.

Ses cheveux se hérissent sur sa tête comme une couronne palmée de sisal, et plus bas, en-dessous, son membre penné dénoue ses anneaux, se raidit, menaçant comme un naja. Il baisse la tête, la gueule ouverte et baveuse, exhalant un remugle de pissat et de merde. Il s’ébroue, se retrouve à quatre pattes, tournant sur lui-même pour renifler ses étrons pestilentiels. Suffocant, il y enfonce son groin. Il se relève, se lèche les babines, observant l’enfant d’un œil de sybarite. La fillette a le regard rivé à cet étrange serpent dont la gueule dégorge une espèce de glu dans laquelle s’embourbent les rayons de soleil. Boiro respire profondément et attire l’enfant et la fait assoir à ses côtés. Il se saisit du billot de bois qui a servi à immobiliser Kamina et trouve une machette dans son arsenal d’instruments. Il plante le billot sur son embase et s’immobilise de nouveau à regarder l’enfant. Soulevé par une soudaine et étrange gaîté, Boiro se met au travail.

Les instruments glissent entre ses doigts comme des accessoires de prestidigitateur dans un lacis de mouvements précis sous lesquels le billot de bois, taillé, raboté, ripé, se métamorphose en des formes sans cesse changeantes, cependant que ses yeux ne quittent pas un instant l’enfant toujours assise, immobile comme hypnotisée. Mais le rythme de travail du Fossoyeur subit une lente et imperceptible inflexion. Ses doigts se mettent à trembloter, des gouttes de sueur ruissellent de son front et embuent son regard ; les gestes deviennent franchement des grimaces sous la poussée désordonnée de spasmes qui secouent tout son corps. Il s’agrippe à la figurine qu’est devenu le billot, la pressant sauvagement comme s’il voulût en extraire l’essence. Mais la figurine se brise. Tremblant de rage, il écrase les morceaux en une poussière de copeaux qui s’agglutinent dans le cambouis fécal dont il vient de se repaître. Le Poussah fait ses ablutions dans cette déjection, avant de se livrer à une nouvelle et douteuse fringale.

L’enfant n’a pas bougé.

Le nervi des dieux en bois et métaux vulgaires, ressemble à présent à un fauve blessé. Il se lève brusquement, bondit comme un félidé et faillit écraser l’enfant qui l’évite de justesse. Boiro réussit toutefois à saisir une petite main toute moite. Il toise l’enfant avec la même langueur inquiétante de sybarite. Celle-ci lui renvoie son regard d’une mimique retorse. Boiro l’entraîne alors vers les soufflets devant lesquels il s’installe et la fait s’assoir. Il se relève encore et disparaît dans le sanctuaire. Il en ressort quelques instants après, tenant une énorme boule micacée ainsi que deux longues barres de fer. Dès qu’il fut réinstallé devant ses soufflets, il tord l’une après l’autre les deux barres, leur imprimant la forme d’un S étiré, puis d’un coup sec du tranchant de sa masse, il coupe un morceau de l’une des barres. Il le martèle longuement et, insensible à la limaille et aux aigrettes incandescentes qui jaillissent et giclent sur son visage, il écrouit le bout de fer pour en faire un clou dont il aplatit une extrémité et, de la pointe de la masse, il creuse un trou auquel il passe le rivet qu’il vient d’obtenir. De ses mains, il tord l’une des extrémités de chacune des barres et en fait des crochets qu’il affine en mors coupant. A l’aide de ces tenailles grossières, il plonge la boule micacée dans le cratère tout en actionnant les soufflets. Au bout d’un moment, il retire une boule incandescente qu’il se met aussitôt à marteler. Toute la Vallée des Bienheureux devient une gigantesque forge d’où partent, telles des balises sonores, d’assourdissants fracas. C’est comme l’explosion stellaire dont naquit Sirius, selon une prosopopée du dernier Hogon du dernier Siggi. Ce pourrait être le prologue de l’Avènement du Chacal, coïncidant avec l’amnésie qui s’abattit sur cette parcelle du Monde ?

Les coups au milieu de chacune des barres posées sur l’enclume géante, sont relayés par les pitons, pour aller hurler leur détresse de muntu à d’autres parcelles du monde. Le dernier han de Boiro   paraît précipiter le soleil dans les dédales mauves du couchant. Il tient au bout de ses tenailles, un sombre marmousset au ventre proéminent, au regard intemporel. C’est assurément, une créature, comme surgie d’un harassement cosmique. Le Fossoyeur plante l’ouvrage divin dans la poussière et, soulevant l’enfant, il l’oblige à se mettre juste en face. Ils ont la même taille. Eléli amusée, veut caresser le ventre de son jumeau, mais elle retire précipitamment son doigt, tout son petit corps secoué par des hurlements. Lorsqu’elle se calme, elle regarde d’un œil farouche la figurine, et d’un geste enragé, elle lui assène un coup de pied. La figurine tombe, arrachant au Forgeron des cieux, l’écho des hurlements d’Eléli, en même temps que d’abondantes larmes coulent sur ses joues. L’enfant gigote autour de la figurine qu’elle malmène, s’échinant à la relever. Biro la redresse, mais la fillette la bouscule encore. Ce petit jeu recommence plusieurs fois jusqu’à ce que Boiro l’arrête d’un geste las.

Le Forgeron des dieux reprend sa masse et couche la figurine en travers de l’enclume. De nouveau, la Vallée des Bienheureux se met à trembler. Et cela se poursuit toute la nuit. Lorsqu’il arrête ses martèlements, il ne reste plus du marmouset que la tête. Boiro est rompu autant par l’effort physique que par l’épreuve sournoise que lui impose un dieu camouflé sous les petits yeux de l’enfant qui n’en finissent pas de lui lancer leur méchante espièglerie. C’est une longue nuit, où les Sept Nomos réveillés, les oreilles tendues dans les catacombes, leurs multiples mains palmées arrimées aux tores des colonnes du Système du Monde, doivent se demander qui en bas, ose troubler leur béatitude. La lune, comme il se doit, a invité Vénus et les 7 Pléiades pour danser au rythme des martèlements. Amma Lui-même dans Son Abègne suspendu dans le vide sidéral, doit Se dire en Son cœur, que le Nomo 7ème a à son tour quelques difficultés avec la mère du Chacal.

Boiro finit par oublier l’enfant endormie au milieu du bric-à-brac de l’atelier. Tard dans la nuit, il échange les tenailles contre un burin et une gouge. Il prend une petite auge de grès vulcanisé contenant une fine poudre verdâtre qu’il plonge dans le brasier. Lorsqu’il la retire quelques instants plus tard, la poudre est devenue un liquide couleur de malachite. Il replonge l’auge dans le foyer après y avoir immergé les deux globes givreux de calcédoine. Il ressort aussitôt l’auge dont les deux globes brillent d’un éclat ripolin. Commence alors un travail délicat d’orfèvrerie.

Il burine l’un après l’autre les deux globes, puis les met à chauffer de nouveau dans l’auge et les refroidit en les empaumant. Lorsqu’il les réexpose à la clarté de ce minuit de la Résurrection, les deux globes éburnés ont à leur centre une tache bistre qui donne à leur brillance laiteuse, un certain papillotement de muntu. Des arabesques commencent à exploser, à désarticuler, à guerniquer la fresque lisse, pour la lester d’un muntu de son œuvre, afin de créer le muntu de la Réincarnation. Insensible à ces chaleurs de la nuit, mais martel en tête, Boiro se lève pour se dégourdir les jambes et marche imprudemment sur l’enfant qui gémit et finit par se réveiller. Il s’immobilise de nouveau, le visage diapré d’inquiétantes ombres. Il soulève l’enfant et brandit devant ses petits yeux encore fardés de sommeil, les deux billes.

Eléli baîlle, l’air indifférent. Il la laisse et se remet à l’ouvrage pour parachever sa mission divine. Il nielle encore les deux globes de calcédoine et, après avoir creusé et marouflé deux orbes dans la tête de bronze, il y love les deux yeux. Il hisse de nouveau la tête de bronze à la hauteur du visage de l’enfant. Rien ne distingue les deux têtes, pas même les reflets dans leurs prunelles qui papillotent de la même façon aux caresses de la lune. Eléli s’approche alors de la tête de bronze que Boiro a posée devant elle et, d’une chiquenaude, la fait dinguer dans la poussière. Puis, regardant Boiro d’un air narquois, elle met un pouce dans la bouche qu’elle suce goulument. Boiro fait un mouvement vers elle, mais se retient, serrant les poings nerveusement. Il se raidit, dénoue le lacet de ses doigts qu’il fait craquer bruyamment. L’enfant n’a pas bougé, qui suce toujours son pouce. Le raidissement de Boiro finit bientôt par s’éparpiller en petits frémissements sous lesquels ses jambes flageolantes se mettent à chevronner. Il veut s’avancer mais caracole et s’écroule. L’enfant recule, toujours suçant son pouce. Il rampe vers elle cependant qu’elle recule jusqu’à ce qu’elle fut arrêtée par l’embase du dôme. Elle esquive la tête de Boiro et revient vers les soufflets d’où ils sont partis. Toujours rampant, Il l’y rejoint et s’assoit. Ils sont de nouveau face à face. La fillette s’assoit à son tour et retire son pouce de la bouche. Mais il ne la regarde plus. Ou plutôt, son regard passe de l’une des têtes à l’autre. Brusquement, lâchant ses instruments d’orfèvrerie, il porte ses mains à son cou comme s’il voulût s’étrangler ; l’enfant vient de remettre le pouce dans sa bouche. Boiro a les yeux révulsés. Ses doigts pénètrent les chairs flapies de son cou alors que son regard comme envoûté, ne cesse d’embrasser l’enfant. Ses muscles, nonobstant leur flapissure, se tendent dans une lente et molle déhiscence sous la poussée de bouffées de chaleur, souvenirs des temps gras du lait de Nomo. Ces humeurs refluent pour remonter de nouveau dans sa gorge comme une soif ou comme une faim étrangement travestie en une incompressive et massive envie de vomir. Cette dénégation ou ce combat sourd et effréné contre l’invisible et monstrueux adversaire qui le guette dans chaque fibre de son être, se résout dans un brusque relâchement des sphincters.

Wone kono mbadha kono mbattata,

Voici, tout béant, cet exutoire qu’empruntent ces coulées fécales, au départ, élans psychiques voire spirituels, détournés dans d’autres parcelles du monde, mal à l’aise à cause de la même frénésie à vouloir glorifier un mal-être, mais ne réussissant qu’à biaiser autour de la même vomique faite de vaines grimaces votives, déicides, celant l’avenir d’une illusion.

Comment ravaler les colonnes poussives du Système du Monde, tissé de fétus de paille, quand la matrice du monde n’est plus qu’un cratère, d’où sourd le monologue d’un vagin prolifique, orphelin d’un membre écarté, où mitonnent des fœtus et des morts-flats..

Boiro couve toujours l’enfant de son regard possédé par un vaudun, un rab, un damalèka, en tout cas un Daïmon, comme cela fut courant, il y a longtemps, vraiment longtemps de cela, dans une autre Parcelle du Monde, mais personne n’était là, on le raconte seulement.

Le regard de l’enfant, monotonement câlin, qui est à l’origine de ses affres, se mue en une petite moue perverse que le Forgeron des dieux interprète comme une invite à poursuivre cette quête qui lui est assignée par le Hogon. Héritage millénaire de ses compagnons de métier, artisans du Grand Moniteur, Ordonnateur du donner et du recevoir du muntu, substitut du mana au Système du Monde.

Boiro se détend et retrouve l’arsenal d’instruments délicats et réexamine le résultat grossier de ses premières tentatives maladroites, assurément gauches, de reproduction de la tête du Nomo 7ème. Il s’empare de nouveau de la tête de bronze. Eléli debout mais dolente, ne tient dans cette posture que par la férocité nouvelle du regard de Boiro. Elle cesse de sucer son pouce. Le Forgeron se lève brusquement pour aller chercher la gourde sacrée du Hogon, réservée au lait de Nomo. Il ramène également le crochet à nuage dont le tranchant central brille toujours d’un funeste éclat, bien que n’ayant pas servi depuis des lustres. Il gratte les folioles de sang coagulé et desséché sur les trois lames jusqu’à ce qu’elles finissent par refléter les ramées incandescentes de l’aube qui pointe. Il soulève l’enfant et la transporte au sommet du dôme où il la plante et revient au pied du Nomo 7ème. L’enfant ne bouge pas et le regarde avec un petit sourire en coin. Il prend de la main droite le crochet à nuage et vise l’œil gauche de la petite Eléli qui lance des reflets de siamois.

C’est alors qu’il entend le Calao.

(…)

24ème Clairière Héphaïstos Contre le Calao

Ou le combat des transfuges

L’oreille et les bras tendus, le Fossoyeur écoute un temps indéfini, une éternité, les accents mélodieux du héraut du Nomo 7ème. Le calao se tait pourtant. Aussitôt, d’un geste qui paraît presque immobile, à peine accompagné d’un petit frémissement du bras droit, le crochet fend l’air pour aller se ficher dans le bloc de granit du pinacle du dôme, à un quasi-degré zéro de l’œil droit de l’enfant. C’est la première fois que Boiro rate une cible. La présence soudaine et imprévue de ce passereau de malheur n’est pas étrangère à cette fâcheuse maladresse. C’est peut-être ce que songe le Forgeron qui, visiblement bouleversé, marche lentement vers sa cible manquée, cependant que le calao reprend ses airs enchanteurs. Le forgeron des dieux d’eau arrache le crochet à nuage d’un mouvement sec et s’assoit pour divertir une bouffée de vertige. Les jambes écartées, il se plonge dans un examen presque apitoyé de son membre pris soudain d’une interminable élongation qui le fait se balancer comme un pendule cherchant vainement à se stabiliser autour d’un impossible angle droit. Tenant toujours le crochet, il lève les yeux vers l’innocence indomptée de ceux de l’enfant, toujours debout sur le dôme. Boiro abat le scalpel de toute sa force sur la racine de son surgeon raidi. Son regard reste rivé au trognon de chair, comme sur un palimpseste ensanglanté, y lisant peut-être la lettre absente de ce muntu qu’il lui faut coûte que coûte transférer de ce petit être insolemment vivant, à la tête de son Nomo 7ème et ce, malgré le travail sournois de coalescence de son propre muntu qui flue de tous ses pores. Lorsque le scalpel s’enfonce dans le roc et que le membre voltige et se tortille comme un gecko, pas un son, pas un soupir ne sortent de la gorge du Forgeron. Au contraire, gardant toute la maîtrise de ses mouvements, il débouche la gourde et boit à grands traits les jets vermeils de lait de Nomo, jusqu’à ce qu’il sente le début d’un collapsus interne. Il fait un garrot solide autour du trognon sanglant. Il se produit alors ce miracle que le Fossoyeur exprime lui-même dans une formule qui coïncide avec la magie de ce qui advint.

- Par le Nomo 7e, s’écrit-il, je retrouve la parole !

On eût dit qu’il avait des démangeaisons dans son âme. Il se lève, gambille, esquissant d’amples et frénétiques figures jubilatoires, puis prend la main d’Eléli et l’entraîne dans le tourbillon d’une fête de lazzi, vestiges sourds de mots entassés dans sa mémoire.

- Ecoute souffle du Nomo 7ième, dit-il, de ton muntu, je vais enfin pouvoir parachever l’œuvre, la tête du Nomo 7!

Les vrombissements d’un rhombe, suivis des chants du calao, font écho à ces derniers propos que le Forgeron avait hurlés. Il s’immobilise et tend l’oreille. Une trombe de vent venu du même côté d’où sourdent les vrombissements, balaie les derniers échos qui s’en vont mourir aux sommets des pitons de la Vallée des Bienheureux. Le Forgeron, ne sachant plus où il en est, revoit le sac des vautours.

Il remet en état le mécanisme qui commande les articulations du Nomo 7e. Il l’améliore même et les mouvements en deviennent plus harmonieux. Les sept bras se lèvent, écartent en même temps leurs trente deux doigts, tels des palmiers ouvrant leurs plumets aux chuchotis d’un khamsin, glissant à l’oreille de l’œuvre et à celle de son créateur médusé, le doux et ineffable parangon du muntu des êtres et des choses. Boiro descend du dôme et reprend sa nielle, ses tenailles et la tête de bronze. Depuis le dôme, à l’aide de ses tenailles, il plonge la tête de bronze dans le cratère. Lorsqu’il la retire, flamboyante, il échange les tenailles contre la nielle. Il épure en les ciselant, les traits à présent dorés de la tête de bronze. Il lui extirpe ensuite les yeux qu’il brandit vers le ciel et les dépose dans l’ombilic. Les yeux plongés dans ceux de l’enfant amusée, il ne peut s’empêcher de lui annoncer ses projets.

- Voici, muntu du Nomo 7e, dit-il, Il n’attend plus que la substitution du nœud central aux deux périphériques.

Ô Amma, donne-moi l’adresse du Père des Pères pour que choisissant entre les deux périphériques, je choisisse celui qu’il faut, qui sera l’œil du Nomo 7ème où s’insinuera le secret du Grand secret.

Il tire la petite Eléli d’une poigne ferme et lève la nielle qu’il tient de la moin gauche cette fois, visant l’œil gauche.

A ce moment, une brassée de vent fait chevroter les remparts calcinés de la Vallée des Bienheureux. Boiro lui-même paraît soulevé, le bras droit toujours tendu, figé par les roulements du rhombe, repris par le concerto de mirlitons du Chant 7e de la 12e Clairière que susurre le calao.

Les notes aigues et les sourdes vrilles du rhombe ne font plus qu’une harmonie polysémique, se modulant decrescendo avant de mourir dans un étrange commandement venant de l’autre côté du cratère, incontestablement chuchoté par le Nomo 7e.

- Voici, je suis l’Unique. Je suis l’Œil qui voit tout.

C’est presque une voix d’enfant. Le Forgeron, qui fait dos au Nomo 7e, le cou raide, le bras gauche toujours levé vers le visage de l’enfant, cherche à réprimer une intense envie de se retourner. Mais la voix d’enfant s’élève de nouveau, un peu plus ferme.

- Ô compagnon de mon métier ! Ne vois-tu pas que l’œuvre est terminée !

Je Suis Celui Qui est !

Le Forgeron se détend et se retourne malgré lui, vers le Nomo 7e.

Il voit ce qu’il voit !

Le Nomo 7e, toutes ses mains palmées animées d’un même mouvement, dont le sens est sans ambigüité, l’invite à venir vers lui.

- Laisse là-bas Notre fille, qui est aussi Notre Souffle !

Le Fossoyeur jette un coup d’œil furtif en arrière. L’enfant est toujours là, debout, éblouie et amusée.

Boiro marche comme un funambule. Arrivé au milieu des tuyères, au-dessus du cratère, les yeux toujours fascinés par l’unique œil qui roule comme pour soutenir sa marche incertaine et dangereuse, les bras, les sept bras - quatre de gauche et trois de droite -, se mettent à se balancer verticalement en alternance, réglant à contre temps, la marche en bascule du Fossoyeur. Mais brusquement, les quatre bras de gauche s’abaissent violemment, très bas, trop bas, cependant que les toupies du rhombe scandent la chute du Fossoyeur dans le brasier ; du cratère, s’élèvent aussitôt des panaches de fumée âcre, et une odeur de rôti. Le rhombe continue de vrombir quelques instants jusqu’à ce que les volutes de fumée furent aspirées là-haut par le braséro céleste.

Derrière le Nomo 7e, Kanaan entame sa descente. Le plus difficile pour lui, est d’extirper sa tête du crâne écalé du Nomo 7e que le Forgeron a laissé en plan, en attendant d’y lover la tête de bronze à laquelle il s’apprêtait à fixer les yeux qu’il eût empruntés à Eléli. Lorsqu’il fut au pied du Pinacle du Mont Chacal, Kanaan s’ébroue pour apaiser sa propre émotion. Il frotte longtemps son œil gauche avant qu’il s’habitue à la clarté de l’aube, car il a dû soutenir l’éclat incandescent du brasier tout proche. Il contourne les tuyères et rejoint Eléli qui cligne l’œil gauche. Ils se sourient d’un air complice. Kanaan sort de son bissac une gourde et lui donne à boire.

- Viens petite sœur, la route est longue avant d’atteindre le Pays de la Grande Eau.

(…)

25ème Clairière

La fille des dieux et les secrets du Calao

Kanaan tient un fifre taillé dans une rémige de vautour et muni d’un bec bifide. Il souffle dans son espèce de flûte et en sort quelques notes que la fillette paraît reconnaître et qui l’émerveillent. L’enfant veut lui retirer vivement l’étrange instrument.

- Dis-moi d’abord comment tu t’appelles, lui demande Kanaan.

- Moi, je m’appelle Eléli, dit-elle en lui arrachant la flûte.

- Ca c’est le nom de la fleur du Paradis. Eh bien joue-nous un air de là-bas !

 

Kanaan et Eléli prennent le chemin de Bandankoro. Pour égayer leur marche, Kanaan joue du rhombe ou de la flûte, produisant des notes suivies de retours obombrés et amplifiés, les toupies tournant comme des éoliennes. Cette petite procession à deux, parvient à charmer et à écarter les fantômes de cette hamada désertée à présent par les derniers rescapés de la Chute. Il semble en effet à Kanaan, que c’est pour l’enfant-dieu que ces derniers déploient leurs draperies mortuaires le long de ces sentes arasées. A vrai dire, la petite Eléli, dolente, est la plupart du temps sur le dos de Kanaan qui la porte comme une petite mère.

Tout en marchant, quand l’enfant ne dort pas, Kanaan lui explique cette parcelle du bout du monde, esquivant toutefois, les questions trop directes que l’enfant ne manque pas de lui poser. Evitant de lui parler de ses origines, il lui refait l’histoire de l’origine du monde, fuyant la question de la désertion de cette parcelle du bout du monde par les Nomos. Surtout, il lui explique au moment des pauses, comment attraper des grillons au bout d’un fin gluau, comment appâter les mouches, comment faire actionner le rhombe, lui détaille la manière d’orienter ses vrombissements en tourbillons et en spirales dansant sur eux-mêmes ou s’étirant dans une infinité de directions, comment donner l’illusion que les vrombissements viennent à la fois des lointains et s’enfoncent dans les lointains, comment dans toutes ces directions, faire porter les chants imités du calao, démultipliés, et comme indifféremment chantés par mille calaos.

Il lui démontre pendant les poses, le maniement des toupies dont les brassées d’air se chevauchent dans les voies infinies de l’espace devenu immense caisse de résonnance. Ainsi, Kanaan, de la même place, réussit à soulever et à diriger un concert de calaos ou à extirper des limbes de l’horizon, un chant unique qui paraît sortir mystérieusement des entrailles de la terre ou tomber de la voûte céleste.

Il lui parle également de sa fronde, dont les projectiles peuvent atteindre le vautour voulu où qu’il se trouve, quelle que soit sa vitesse dans la masse compacte et mouvante de la fantasia aérienne qui strie les airs comme d’infinis grains de poussière. Il lui dit : « Vois ce grain de poussière là-haut, le dernier de la nuée… » Kanaan actionne alors la fronde qui tournoie plusieurs fois, puis ses muscles durcis par une déjà longue expérience, se détendent, et le grain de poussière grossit, grossit, se détache de la nuée, devient touraco qui se gonfle d’air, grossit à son tour, ses ailes déployées battant l’air lourdement, avant que l’énorme rapace s’écrase à quelques pas d’eux. Eléli court joyeusement vers la proie transpercée par la quenouille de pierre au bout de la fléchette, cherchant en vain à l’arracher. Kanaan la rejoint et l’aide à plumer le rapace. Ils retournent à l’ombre d’une termitière pour apaiser leur fringale. Kanaan sort de son bissac le précieux margotin d’où il tire quelques brindilles qu’il allume en frottant deux pierres à feu pour rôtir le rapace. Bien restaurés, ils font provision des reliefs, avant de dormir ou de poursuivre leur marche.

Kanaan a appris à Eléli le refrain 7e de la 12e clairière qu’ils chantent ensemble le long de leur marche.

Sous le Lélthé vivent les Bienheureux

Sous le Léthé coule le Lait de Nomo

Sous le Léthé il y a Le Pays de la Grande Eau

Ils marchent ainsi jour et nuit, le jour, guidés par les facules du Pâtre des Nomos, qui balisent leur randonnée dans cette mer écarlate de caillebotte, soutachée de sinople, pailletée de mica ou de roses des sables. Ils marchent la nuit, guidés par les Pléiades, alors que la lune, tantôt flanquée de Vénus, tantôt d’une voilette de fine dentelure, se fait doucement haler par la Croix du Sud.

Kanaan a confectionné un accoutrement pour Eléli et lui, attirail fait de plumes de vautour qui leur sied de pied en cap. Un secret technique appris avec Kam, qui le tient de Fatoké. En effet, cette parcelle du monde est un vaste océan de sel, plus friand de chair humaine que les vautours eux-mêmes.

Au troisième jour de marche, Kanaan dit à sa petite compagne de marche,

- Voici la Croix du Sud ! La fille aînée de Sirius !

Ils étaient parvenus au pied de cette termitière géante qui se trouve à mi-chemin de Bandankoro et de la Vallée des Bienheureux, chantournée et damasquinée comme les entrailles d’une tombe levée. Il dépose Eléli, s’adosse à la termitière et l’attire dans son giron. Eléli se relève aussitôt, noue ses doigts comme pour figurer un petit secret. Elle toise longuement cet étrange monument. N’est-ce pas une momie évadée de son caveau, mais toujours drapée dans ses ors de latérite, attendant en vain les cantiques de la Résurrection, pour la délivrer de cette posture incommode qui messied à la dignité des gisants ? Eléli farfouille dans les alvéoles de la termitière tourmentée. N’obtenant pas la réponse à sa curiosité, elle revient vers Kanaan avec une indéchiffrable moue. Kanaan rit de l’entêtement de l’enfant qui est assurément de la même engeance que lui.

- Qui est Sirius ?

- Seul Ogo sait qui est Sirius, lui dit-il.

- Qui est Ogo ?

- Ogo ? Voyons, c’est le père de Kam et de..

- Qui est Kam ?

- Quoi, je t’ai parlé de Kam ?

Il veut reprendre cette parole. Mais l’enfant, comme lui, a une oreille que ne remplirait pas le contenu d’une Conque de VishnuVénus, qui pourtant renferme un océan sans rivages. Kanaan le sait bien. Rusé, il reprend la question par l’autre bout, moins engageant.

- Sirius, dit-il, est une goutte du sang que contenait l’œuf d’où sont sortis le soleil, les étoiles, cette termitière, toi, moi, et, chuchotant,

« C’est un secret du Nomo 7! »

- Alors la poussière aussi vient de la terre de Sirius, dit Eléli, triomphalement.

- «  Terre de Sirius ! » La poussière, la terre !

Tout n’est que poussière et retourne à la poussière !

- Tu as raison, tu es vraiment l’oiseau du paradis. Sirius, c’est ce à partir de quoi, c’est ce qui est resté des origines. C’est.. Bah ! C’est trop compliqué !

- Montre-moi Sirius !

Kanaan fait une moue évasive. Il veut fermer résolument ce chapitre obscur sur les origines.

- C’est Sirius qui nous guide la nuit. Un jour, nous irons à Sirius quand nous franchirons la douzième clairière, nous serons alors en compagnie des Bienheureux !

- Comment le sais-tu…

- Ecoute petite sœur, il faut dormir maintenant.

- Comment sais-tu..

- C’est Kam qui me l’a dit.

- Et qui l’a dit à Kam ?

- Fatoké l’Enchanteur l’a expliqué à Kam.

- Et qui l’a dit à Fatoké ?

- Personne.

- Maintenant j’ai sommeil dit Eléli, curieusement satisfaite de cette réponse.

(…)

NB : les coquilles seront l'affaire de l'éditeur, moi je suis fatigué..

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Le Guinéen Tierno Monenembo compte parmi les grands romanciers africains. Ecrivain engagé contre la dictature et la gabegie politique dans son pays, il a longtemps vécu en exil, avant de rentrer au bercail en 2012. Il est l’auteur de quatorze romans dont le dernier intitulé Saharienne indigo, qui raconte les vivants et les morts dans le camp de concentration de Sékou Touré. Il est paru en janvier, aux éditions du Seuil.

« J’ai écrit pour dire « merde » à cette vie de merde, besoin de révolte… ». Ce besoin de révolte qu’évoque l’écrivain guinéen Tierno Monénembo au micro de RFI, est à l’origine de son nouveau roman Saharienne Indigo, paru en début d’année. Ce quatorzième roman sous la plume de ce grand « maître de la parole » de Conakry s’ouvre sur une page de garde poignante mettant en exergue des noms d’une vingtaine de victimes de la dictature de Sékou Touré.

Dire « merde » à un dictateur qui a conduit le pays sur le « chemin d’enfer ». Le roman ressuscite plus particulièrement l’enfer que fut le camp Boiro, le camp de concentration érigé par le régime de Sékou Touré et où furent interrogés, torturés et exterminés près de 50 000 opposants, au cours de vingt années du règne du dictateur de sinistre mémoire.

B comme Boiro

L’histoire du Camp Boiro fait autant partie de l’histoire turbulente de l’indépendance guinéenne que le 28 septembre 1958, jour où la Guinée dit non au référendum organisé par la France de De Gaulle, soutient Monénembo. Politiquement très engagé, l’écrivain a récemment dénoncé en des termes sans équivoque la décision du nouveau régime guinéen de réhabiliter Sékou Touré en donnant le nom du dictateur à l’aéroport de Conakry.

Le romancier a raconté que l’idée de revenir par le biais de l’imagination sur la barbarie des années Sékou Touré lui trottait dans la tête depuis 2012, lorsqu’il est revenu s’installer dans son pays natal, au terme de quarante longues années d’exil. Mais très vite s’est posée la question de savoir comment raconter la torture et la répression car la barbarie « ne frime pas, elle se cache », selon les mots de l’auteur.

Plus précisément, quel rôle le romancier doit-il jouer face aux tragédies de l’histoires, s’interroge l’auteur. Se contenter d’enregistrer les faits et les témoignages, au même titre que l’historien ? Pour Tierno Monénembo, « le rôle du romancier est de réinventer l’histoire. Vous savez, j’ai écrit un roman sur le génocide rwandais. Je n’y ai pas raconté les coups de machettes, les hémoglobines… J’ai parlé d’avant et d’après le génocide plutôt que pendant le génocide. Il ne faut pas rendre compte de l’histoire, il faut rendre l’histoire conte. Il faut raconter. Il faut faire de l’histoire une belle légende, même quand c’est pourri. Pas de haine. La colère, la beauté. La beauté est appelée à bouleverser le monde, disait Dostoïevski.»

Figures de femmes inoubliables

Dans le roman en question, cette beauté appelée à bouleverser le monde est incarnée par deux figures de femmes inoubliables, traumatisées par la vie, mais habitées en même temps par une vitalité époustouflante qui leur permet de tenir et d’annoncer des aubes nouvelles.

La première, Véronique Bangoura, est une Guinéenne d’une quarantaine d’années, et la seconde Madame Corre, une Française, plus âgée, excentrique à souhait. Parisiennes toutes les deux, elles se croisent devant une pâtisserie de la rue Monge dans des conditions rocambolesques. Elles font connaissance, avant de découvrir, chemin faisant, qu’elles ont beaucoup de choses en commun.

Elles ont surtout en commun la Guinée de Sékou Touré, à l’origine des malheurs et des tragédies qu’elles cachent soigneusement derrière leurs apparences, celle d’une infirmière immigrée, pour la Guinéenne, poussant un fauteuil roulant à travers le Ve arrondissement de Paris, et celle d’une prétendue diseuse de bonne aventure, moitié hippie, moitié femme du beau monde, pour Madame Corre. Dans sa jeunesse insouciante, celle-ci avait bien connu la Guinée où elle a laissé un époux mis à mort sous ses yeux et un enfant métis réquisitionné par le régime.

Saharienne Indigo
Saharienne Indigo © Seuil
Saharienne indigo s’ouvre sur la folle nuit où le destin de l’héroïne du récit, Véronique Bangoura, bascule, lorsque celle-ci s’enfuit de la maison de ses parents en sautant par le balcon. Elle venait de tuer son père gendarme qui l’avait violée. C’est de la bouche de l’agent secret, vêtu d’une saharienne indigo, qui l’avait prise en filature à la suite du meurtre, que la jeune fille, alors âgée de 15 ans, apprendra le secret de ses origines. Elle était née au camp Boiro où ses vrais parents avaient été internés, puis assassinés. L’homme qu’elle venait de tuer à l’arme blanche n’était pas son vrai père, mais un gardien du camp Boiro qui l’avait adoptée la mort à ses parents.

Ces révélations ne seront pas étrangères à la fuite en avant de la jeune Véronique Bangoura, dont le périple semé d’embûches qui la conduit de la Guinée jusqu’en Europe, est raconté ici avec un sens enlevé de drames et de rebondissements. On est dans un conte où le protagoniste doit dompter les monstres afin de renouer avec son destin.

Parallèlement, au fil des révélations sur la véritable identité des deux protagonistes, émerge tout un pan méconnu de l’histoire guinéenne post-indépendance. C’est d’une main de maître que Tierno Monenembo conduit l’intrigue, entraînant ses lecteurs entre Paris et Conakry, entre passé et présent. Le roman se caractérise aussi par son choix de donner la parole au femmes, qui incarnent ici l’histoire tragique du peuple guinéen.

« Depuis mes débuts, la femme a été une voix essentielle dans mes romans. Cette fois-ci, j’ai choisi de faire entendre de nouveau une voix féminine forte, celle de Véronique Bangoura, une Guinéenne. Le mot « Guinée » veut dire femme en langue soussou. Notre pays est une femme. Pour toutes ces raisons, je voulais changer le titre du livre. Saharienne indigo m’a été imposé par l’éditeur. Moi, j’avais proposé Vie et mort de Véronique Bangoura, ou à la limite Véronique Bangoura tout seul, comme Thérèse Desqueyroux, Anna Karénine ou Madame Bovary. Je me suis beaucoup, non pas inspiré, mais je me suis référé à Madame Bovary en tant que corps, en tant que pensée, en tant que désir, en tant que frustration. »

Tierno Monénembo aurait pu sans doute aussi citer l’Algérien Kateb Yacine dont le très lyrique Nedmja a été, selon les propres dires de l’auteur, le véritable modèle pour son roman Saharienne indigo. Comme Nedjma qui est le symbole de l’Algérie, Véronique Bangoura représente ici la métaphore du destin guinéen.

Un homme cousu de fils blancs

Ce destin guinéen, Tierno Monenembo l’a longtemps contemplé à distance, ayant fui son pays, dès 1969, à l’âge de 23 ans. C’est en exil qu’il a commencé à écrire et a publié son premier roman Les Crapauds-brousse en 1979. Ecrivain particulièrement fécond, il a aujourd’hui à son actif une œuvre riche de quatorze romans, dont plusieurs ont été primés par des prix prestigieux : Grand prix de l’Afrique noire, Renaudot. Ses romans font une large place à la nostalgie, à l’exil, mais aussi à la critique sociale et l’histoire. Partagés entre la maison introuvable et le monde, la fiction du Guinéen fait voyager ses lecteurs à travers les pays, les idées et les obsessions, revendiquant à cor et à cri les valeurs de la pluralité et du chaos créateur du renouveau.

C’est sans doute cet attachement à la pluralité qui conduit le romancier à se qualifier d’« homme de ruptures » « Je suis né en Guinée, poursuit-il, j’ai vécu au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en France, en Algérie, au Maroc, aux Etats Unis, au Canada. Je suis un homme cousu de fil blanc. Ma vie n’a aucune cohérence, mon œuvre n’a pas de cohérence non plus. L’écrivain est un homme perdu, forcément. On écrit quand on est complètement perdu. C’est quand on n’a rien compris à la vie qu’on écrit. Celui qui a compris quelque chose à la vie, il la vit telle qu’elle est bêtement définie. L’écrivain pose des questions. Car la question est ivresse. La question est un danger, elle est la porte ouverte sur l’abîme … »

Les lecteurs de Tierno Monénembo le suivent volontiers dans ses ivresses et ses abîmes. Car comment ne pas se laisser porter par la grâce et la puissance de cette écriture qui nous console du désordre de l’existence et des fureurs du monde que le Guinéen déploie à longueur de ses récits épiques d’une humanité meurtrie et défaite ?

Saharienne indigo, par Tierno Monénembo. Editions du Seuil, 331 pages, 2O euros.

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Nouvelle République Guinée, www.nrgui.fr

Balloté entre plusieurs départements ministériels, à la faveur des différentes restructurations gouvernementales, le secteur de la culture mérite un peu d’attention de la part de nos décideurs. L’homme ne vit pas seulement de pain dit-on !
Avant la fin de la transition instaurée chez nous, à la faveur du coup d’éclat du 5 septembre, nous osons croire que l’enfant de Samaya bombardé ministre de la culture relèvera le défi. Afin que la moisson soit abondante.
Pour ce qui concerne notre pays, il y a lieu que nos décideurs appréhendent de plus en plus les enjeux de la promotion de la culture. Aussi bien que le secteur minier, la culture est un formidable potentiel générateur de ressources financières, et pourvoyeur d’emplois directs et indirects. Raison pour laquelle, on parle de plus en plus d’industries culturelles. Une approche qui n’est pas encore mise en œuvre chez nous.
Contrairement aux années soixante-dix, époque à laquelle notre pays était la figure de proue dans la sous-région au plan culturel, l’on assiste aujourd’hui à un formidable recul. Pas d’investissement notable dans le secteur de la culture. Soixante-trois ans après notre accession à l’indépendance, hormis l’héritage de la première république, quel symbole faut-il présenter en cette année anniversaire en guise de bilan ?
Une interrogation, qui devrait nourrir un débat constructif à instaurer dans les jours à venir. Un débat constructif devant servir à sensibiliser nos décideurs. A l’horizon 2030, la Guinée culturelle doit renaître. Et pour ce faire, il serait judicieux de procéder durant cette période transitoire, à une évaluation de la nouvelle politique culturelle mise en œuvre en grande pompe en 2018, sous la présidence du chef de l’Etat. Dans son adresse, l’ex président déclarait en substance :
‘’ … Le monde d’aujourd’hui est confronté à des défis d’une ampleur et d’une complexité exceptionnelles- défis de la mondialisation des économies, défis des transitions démographiques et des mouvements migratoires de masse, défis de la 4ème révolution numérique portée par les Technologies de l’information et de la Communication, défis du changement climatique à l’échelle planétaire, etc. Pour les relever, les hommes se trouvent devant l’exigence vitale de remettre en question des modes de production, des modes de vie et de pensée qui, jusqu’ici, ont semblé répondre à toutes les nécessités. Considérant ces défis non comme des menaces, mais comme des opportunités, l’homme et l’humanité toute entière pour la première fois dans l’histoire, peuvent penser et vivre leur destin commun à l’échelle de la planète et construire un monde de Paix, d’Equité, de Solidarité et de Progrès.
La culture en sera à la fois la base, le levier et la finalité….’.
C’est une exigence que nous impose notre glorieux passé. Les générations futures ne nous pardonneront jamais cet abandon.
Que vaut la culture pour un pays ?
En philosophie, le mot culture désigne ce qui est différent de la nature, c'est-à-dire ce qui est de l'ordre de l'acquis et non de l'inné. La culture a longtemps été considérée comme un trait caractéristique de l'humanité, qui la distinguait des animaux. Mais des travaux récents en éthologie et en primatologie ont montré l'existence de cultures animales.
En sociologie, la culture est définie comme "ce qui est commun à un groupe d'individus" et comme "ce qui le soude". Ainsi, pour une institution internationale comme l'UNESCO : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matérielintellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. »
Ce "réservoir commun" évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en manières distinctes d'être, de penser, d'agir et de communiquer
Aujourd’hui, les stratégies de développement durable retiennent un grand nombre de facteurs, tels que les besoins exprimés par les populations ciblées, et leur environnement économique, social, et même politique. La prise en considération de ces éléments est essentielle pour la conduite de tout type de programme de développement durable. Mais dans quelle mesure la culture est-elle prise en compte ? Quel degré d’attention devrait être accordé à la culture d’une population donnée, afin qu’un programme de développement durable soit réellement efficace ?
D’où que l’on vienne, quelle que soit notre histoire, l’idée d’héritage culturel nous parle – que ce soit à travers nos traditions nationales, régionales, ou même familiales, ou à travers notre langue et nos concepts et valeurs apprises. Notre culture est le fondement de notre mode de vie. Et les communautés locales, en particulier dans les régions rurales ou reculées où elles sont moins exposées à d’autres cultures, ont généralement une identité et un héritage collectifs, et accordent un réel poids à la tradition. Comprendre une culture locale veut donc dire comprendre les racines d’un contexte local, et cette compréhension en elle-même est essentielle pour développer et mettre en œuvre un programme de développement durable qui soit réellement ajusté aux besoins de la communauté ciblée.
Lorsque la culture locale n’est pas suffisamment étudiée et prise en compte dans l’élaboration d’un programme de développement, ce programme a toutes les chances d’échouer car il ne sera pas complètement adapté à l’identité et au mode de vie de la population concernée. Un excellent exemple de cette idée est le XO, un ordinateur portable tout terrain, peu coûteux, fonctionnant à basse énergie, et connecté à Internet, imaginé dans le cadre du projet Un ordinateur portable par enfant afin de développer les opportunités éducatives d’enfants pauvres de par le monde. Bien que l’ordinateur portable en question ait été conçu, en termes de matériel et de logiciels, pour des enfants vivant et allant à l’école dans des conditions difficiles, le programme n’a pas accordé suffisamment d’importance aux spécificités culturelles des populations locales, et les communautés ont pensé que le XO ne leur était pas vraiment approprié.
Un pilier de la croissance économique
En revanche, lorsque la culture est effectivement prise en compte, elle devient souvent l’un des piliers de programmes de développement durable à succès, et de la croissance économique. Non seulement la prise en compte de la culture de la population locale pour l’élaboration d’un programme de développement durable assure que les traditions et le mode de vie de la population seront intégrés, et que le programme sera ainsi effectivement ajusté à ses besoins ; mais en plus, une telle prise en compte peut également servir de base à une activité économique.
Ainsi, l’héritage culturel peut être une source de revenus multiples, et cela commence avec le tourisme culturel. La plupart d’entre nous nous intéressons à une ou plusieurs autres cultures, et avons envie d’aller les voir de nos propres yeux, les admirer, et les vivre un peu. Les populations locales peuvent ensuite se générer des revenus à partir du tourisme, grâce à des emplois comme guide touristique par exemple, ou à des activités de fabrication et de vente d’objets et d’art.
Thierno Saïdou Diakité

 

 

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Nouvelle République de Guinée, www.nrgui.fr

Diffusé sur Arte le 1er février 2022 et du 25 janvier au 31 mai sur arte.tv (dvd sur Arte boutique), cette coproduction HBO-Arte retrace le colonialisme européen et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui. Cette impressionnante et puissante mini-série de 4×57′, film-essai où Raoul Peck prend lui-même la parole, multiplie les angles pour constater l’état de la catastrophe et inviter à sortir du déni historique. Elle fera date.

La catastrophe, elle est là : le mépris et la haine dans le cœur de tant d’entre nous, la peur et la violence au sein de notre corps social, les inégalités qui se creusent sur le dos des plus faibles, eux-mêmes soupçonnés d’être la cause de tout. Nous le savons : il suffit d’écouter les infos, lire les journaux, voir le succès des idéologies racistes, nationalistes et suprématistes. Et nous savons ce que ces idéologies ont produit de douleur et de mort. « Ce n’est pas le savoir qui nous manque », répète Peck comme un mantra.

Mais comment dès lors inverser la tendance ? Comment lutter contre les hégémonies, les inégalités maintenues par la violence ? Comment conjurer l’impuissance historique de l’art face au fascisme ? Comme déjouer la catastrophe en marche ?

Il y a partout des résistances, heureusement. Elles ne se fédèrent encore que peu mais elles existent un peu partout sous de multiples formes, réponses spontanées du temps présent puisant dans l’expérience de celles du passé, qui explorent plus que jamais le socle des possibles dans des torrents de créativité.

Mais ce n’est pas ici le propos central de Raoul Peck. On sent dans la détermination de son commentaire l’émotion et la rage qu’il ressent face à l’Histoire de l’humanité qu’il résume en trois mots : civilisation, colonisation, extermination. Cette série reste ancrée dans un nécessaire préalable pour guider toute action : le sombre récit de cette Histoire hégémonique, d’une domination cupide, de l’élaboration d’une inégalité systémique entre les hommes, de l’élimination des résistances. Et cela non seulement en tant que réalité historique mais aussi et surtout dans ses conséquences pour le temps présent. « Ce qui manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conclusions ».

Nous sommes loin ici de l’allégeance à la « civilisation » d’Afrique-sur-Seine (1955), qui ne revendiquait que d’y trouver sa place à égalité. Cette civilisation occidentale a tout faux : le « Nouveau monde », la traite, la conquête, la colonisation, les génocides, autant d’épisodes historiques dramatiques basés sur le racisme et la pureté du sang, qui trouvent leur prolongement à l’époque moderne dans le développement, la croissance, la mondialisation, ces grandes idées qui cachent les jeux de pouvoir et le profit de ceux qui oblitèrent l’avenir des humains et de la planète.

Prendre une autre voie ne nécessite donc pas seulement de l’information mais une conscience. Il s’agit dès lors avant tout pour Peck de penser ce que la barbarie fait paraître impensable, de poser les bases d’une compréhension globale : voir enfin l’Histoire en face ; malgré la complexité, revenir à des idées simples ; mieux saisir les logiques et les enjeux pour avoir les idées claires, pour ne pas s’embrouiller quand il faut répondre aux lieux communs du racisme, aux bêtises et aux tromperies qui se répandent encore partout comme des évidences.

Cela implique un entendement, un ressenti, pas seulement un développement rationnel. C’est là que l’art intervient : Peck ne nous livre pas une froide démonstration mais une poignante méditation sur notre Histoire et ses séquelles dans le présent. Elle est radicale dans ses références, issues d’un énorme travail de recherche d’archives, et dans son approche. Elle mêle volontiers les lieux et les époques, tant dans le montage en spirale que dans la mise en scène de certains personnages, notamment l’éternel colonisateur blanc raciste (Josh Hartnett).

Des fenêtres poétiques ou énigmatiques invitent à la réflexion tandis que les textes et les images résonnent souvent en contrepoint, de même qu’une bande-son d’une impressionnante richesse. Pour pallier le manque de documents historiques qui se démarquent de l’arrogante iconographie des civilisateurs, cette méditation alterne séquences de fiction, scènes d’animation, chansons populaires, photos, extraits de films, et agissant ainsi comme une mosaïque au rythme soutenu, elle rappelle les horreurs sans détour mais sans pathos : il ne s’agit pas de faire pleurer mais de rafraîchir et organiser la mémoire pour qu’au final, s’ancre une conscience active.

Impressionnante est la puissance de la représentation lorsque des enfants blancs sont enchaînés et esclavagisés par des Noirs. Ou qu’un militaire américain scalpe une chef indienne. Ou que les Haïtiens massacrent Christophe Colomb et les siens aux sons du « Haitian Fight Song » de Charles Mingus… Le choc est implacable. Il fallait ces inversions pour bousculer les spectateurs et faire apparaître crûment les silences de l’Histoire.

Parfois, c’est carrément le cauchemar : un médecin tue des Noirs dans un laboratoire comme des animaux, dans la droite ligne des expériences faites par les scientifiques du 19ème siècle ou par les Nazis. « L’impérialisme est un processus biologiquement nécessaire qui selon les lois de la nature aboutit à l’inévitable destruction des races inférieures ».

 Les silences de l’Histoire, Peck les traque en s’appuyant sur les livres de trois chercheurs : Silencing the Past de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, sur la construction du récit historique ; An Indigenous Peoples’ History of the United States de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, sur l’histoire des Amérindiens ; et Exterminez toutes ces brutes de l’écrivain et historien suédois Sven Lindqvist, qui avait repris comme titre une phrase notée sur son rapport par le colonisateur Kurtz, devenu fou dans l’enfer colonial du Congo, dans Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Peck ne les cite pas sans insister sur la relation qui les lie.

De même, il revient souvent sur son propre vécu à travers des archives familiales, ses films et sa démarche, tenant à être présent pour bien marquer qu’on ne déploie pas une telle méditation sans y mettre de soi, sans revendiquer non seulement son point de vue et sa subjectivité, et donc une certaine liberté formelle, mais aussi sa présence comme produit de l’Histoire ainsi révélée.

Car révélation il y a, car « nous ne voulons pas nous souvenir » : nous refoulons et nions ce que nous savons, nous savons mais nous ne voyons pas, contrairement à ces regards insistants, ces multiples regards face caméra ou sur les photos, ces regards pointés vers nous, qui eux sont bien conscients de ce qui leur arrive. Comme dans Don’t look up, nous détournons le regard pour nous masquer la réalité et continuer à courir derrière des chimères, ces récits nationaux mythiques, souvent teintés de religion, invoqués par nos chefs d’Etat pour nous galvaniser ou pour légitimer leurs macabres décisions. Car nous avalisons trop souvent un récit tordu, falsificateur, notamment entretenu par le cinéma, un récit qu’il est bien difficile de déconstruire tant il est ancré dans la croyance, celle qui justifie le suprématisme blanc, le racisme et la prédation.

Au fur et à mesure de ces quatre épisodes, nous apprenons des choses que nous avions oubliées, que nous ne savions pas ou que nous n’avions pas mises dans leur contexte. C’est la nécessité de cette globalité d’approche qui demandait un tel exercice, pour parvenir à une clarté d’analyse nous permettant de contrer les récits civilisationnels et les croyances. « S’il se répandait, ce savoir nous obligerait à nous questionner », car « partout où il est refoulé se joue Au coeur des ténèbres« .

Une production HBO devait avoir l’Amérique comme centre mais pas seulement pour des raisons de production : la création des Etats-Unis est elle aussi, malgré ses dénégations, un récit colonial et génocidaire, et nous concerne au plus haut point, selon une logique globale. La série commence donc à évoquer la préparation des génocides par la hiérarchisation des races (épisode 1 : « La troublante conviction de l’ignorance« ). L’extermination des nations amérindiennes passe par « la doctrine de la découverte » d’une terre déclarée vierge bien qu’occupée, qui ouvre aussi à la traite négrière. (épisode 2 : « P*** de Christophe Colomb !« ) Mais qui aurait pu résister à cette technologie de l’acier qui assurait une supériorité occidentale toujours renouvelée, érigeant les Etats-Unis en gendarme du monde ? (épisode 3 : « Tuer à distance« ) C’était pourtant aller à l’encontre de ses idéaux de liberté et de démocratie (épisode 4 : « Les belles couleurs du fascisme« ) : le racisme est devenu systémique, et le danger fasciste se précise, si bien que toute lutte émancipatrice passe par la révélation de cette terrible contradiction, objet de cette série.

 C’est ainsi que Exterminez toutes ces brutes fait suite à Je ne suis pas votre nègre qui rendait compte de la radicalité de la pensée de James Baldwin, jusque là très méconnu en France bien qu’y ayant longtemps vécu. « Il n’y a guère d’espoir pour le rêve américain car les gens qu’on empêche d’y participer l’anéantiront par leur simple présence » disait Baldwin. Il donnait des mots à l’intuition, une forme à l’expérience : des armes intellectuelles. C’est ici encore l’ambition démystificatrice de Raoul Peck : aller aux sources du suprématisme blanc, une histoire de domination et de prédation s’appuyant sur le mythe des races et la déshumanisation de l’inférieur. En citoyen d’Haïti, lieu de la « découverte » des Amériques autant que de la révolution émancipatrice de 1790, première République indépendante du continent américain en 1804, Raoul Peck sait combien les mensonges et les oublis de l’Histoire servent les puissants, pérennisent l’exploitation et mènent le monde à sa perte.

Dans le premier épisode, après avoir expliqué que s’il se montre à l’écran, c’est que la neutralité n’est pas possible, il lâche : « une rédemption, ou une réconciliation même, n’est pas souhaitable ». Ce n’est pas pour autant un appel à la vengeance. « On ne s’en débarrassera pas à si bon compte », écrivait Césaire.[1] « Sans réparation, pas de paix », dit Peck par ailleurs : « Tant que le génocide, l’esclavage et l’exploitation des corps humais ne seront pas transformés en réparation, quelle que soit la forme de ces réparations, il n’y aura pas de paix ».

Devant la pression du Sud, mais déjà bien avant, l’Occident panique. L’enjeu reste de voir son Histoire en face et de l’assumer, pour en écrire une nouvelle afin que cesse la destruction de l’Autre et partant sa propre autodestruction. « Nous cherchons des vérités au lieu de chercher du sens » et donc une pensée critique ouvrant à l’action. Mais cela veut dire aussi laisser l’Autre écrire et mener sa propre Histoire, non dans la séparation mais dans l’autonomie, ce que fait Peck avec ce film. Dans un final éblouissant, à l’heure de Black Lives Matter, il rappelle que nombreux sont ceux qui n’oublient rien, tous ces « nègres du monde » pour reprendre l’expression d’Achille Mbembe[2] : ils sont prêts à réagir et se mobiliser.

Un tel film-expérience contribue à contrer les forces destructrices de l’Occident. Il est temps de sortir du déni.

[1] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Ed. Réclame, 1950.

[2] Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La Découverte, Paris, 2013.

soyrce : africultures

snb pour www.nrgui.fr

 

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Le Prix Goncourt 2021 attribué à Mohamed MBougar Sarr pour "La plus secrète mémoire des hommes"
C’est le romancier sénégalais

Mohamed MBougar Sarr qui a

reçu ce mercredi le Prix

Goncourt 2021 pour "La plus

secrète mémoire des

hommes". Il succède au

palmarès à Hervé Le Tellier

avec "L’Anomalie".

Le Graal des prix littéraires, c’est pour lui. L’écrivain sénégalais Mohamed MBougar Sarr remporte au premier tour de scrutin le Goncourt 2021 pour son livre La plus secrète mémoire des hommes. Un livre publié par la petite maison d'édition Philippe Rey qui a été préféré à Milwaukee Blues de Louis-Philippe Dalembert, Le voyage à l'Est de Christine Angot et Enfant de salaud de Sorj Chalandon.

Dans ce roman fleuve, l’alter ego de ce prodige sénégalais de 31 ans part à la recherche d’un compatriote imaginaire dont l’unique roman créa la polémique dans la France d’avant-guerre. Cri d’amour à la langue française, ce vrai-faux thriller historique se double d’une critique mordante du colonialisme.

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Mohamed MBougar Sarr succède au palmarès à Hervé Le Tellier qui l'avait remporté pour L'Anomalie, publié chez Gallimard. Un livre qui s'est vendu à plus d'1 million d'exemplaires, devenant le deuxième Goncourt le plus lu après L'Amant de Marguerite Duras.